To see a world - Programme


ARTISTE INVITÉE

Agnès Pereira - violon

Diplômée du Conservatoire National Supérieur de Musique de Lyon dans la classe de violon de Peter Csaba, Agnès Pereira poursuit ses études auprès de différents solistes tels Jacques Gesthem, Elisabeth Balmas, Jacques Prat, Marie-Annick Nicolas, Nejmi Succari et passe une année à la Julliard School de New York.

Chambriste au côté notamment du violoncelliste Alain Meunier, elle se produit avec Miguel Angel Estrella à Buenos Aires. L’Ambassade de France à Washington DC l’invite à se produire comme soliste dans le cadre des concerts de l’Université George Washington pour une création d’Odile Perceau. Sous l’égide de l’Ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique en France, elle est invitée à jouer un programme Pergolèse-Perceau dans le cadre prestigieux de la sainte Chapelle à Paris. Plusieurs récitals s’en suivront.

Professeur au Conservatoire de Musique de Voiron, elle est depuis 1994, titulaire de l’Orchestre Symphonique de Saint-Étienne et joue régulièrement avec l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, le National de Lyon, l’Orchestre de Caen, l’Ensemble Instrumental de Grenoble, l’Orchestre de l’Opéra de Marseille... Invitée de l’Auditorium du Musée de Grenoble dans le cadre de ses Midis en Musiques, aux côtés de la pianiste Laurence Garcin, elle se fait remarquer dans un programme Brahms, Beethoven.

Agnès Pereira joue un violon de Gagliano de 1763 mis à sa disposition par le Musée Mainssieux de Voiron.



PARTIE I

Le monde, entre contemplation et chaos


Les compositeurs du XXe siècle, sûrement influencés par le chaos mondial, ont beaucoup mis en musique des textes sombres, parfois relativement violents, pouvant illustrer la noirceur humaine. Au moyen de climats et de procédés musicaux extrêmement variés ils illustrent ces textes de façon très figuraliste parfois.



Gjeilo – Unicornis Captivatur – 1978


Composition à partir de textes de poésie religieuse médiévale. Entre écriture évocatrice de la musique ancienne et atmosphère contemporaine, Ola Gjeilo unis les époques et semble raconter l’humanité depuis les temps les plus anciens.


La licorne est capturée,
À la cour royale elle est présentée.
Prise dans le piège des chasseurs;

Rampante, elle se libère, se met debout,

Blessée, elle se soigne,

D’un venin vipérin.


Alléluia ! Chantez !
Pour l'agneau mourant ;
Alléluia ! Pleurez !

Alléluia ! Célebrez

Le lion victorieux.

Au pélican blessé,

La vie revient pour le péché.

Pour ceux qui sont dans la misère,

Le feu du phénix s’éteint.
Les antiques infamies du monde,
Sont consommées par les flammes.

Alléluia ! Chantez !
Pour l'agneau mourant ;
Alléluia ! Pleurez !

Alléluia ! Célebrez

Le lion victorieux.

L’hydre transperça le crocodile
L’éviscéra et le tua,
Puis il revint de là vivant.
Le lion trois jours a dormi :
La voix de Dieu lui rend la vie,
Dieu roi puissant et rugissant

Alléluia ! Chantez !
Pour l'agneau mourant ;
Alléluia ! Pleurez !

Alléluia ! Célebrez

Le lion victorieux.




Rautavaara – Suite de Lorca – 1973


Rautavaara, compositeur finlandais, est passionné des poèmes de Lorca. Il apprécie leur atmosphère sombre, parfois noire. Sans pour autant écrire de la musique hispanisante, ce musicien éclectique, passionné tant par le chant grégorien que par Messiaen avec lequel il partage le goût de l’ornithologie, glisse un clin d’œil à l’Espagne au dernier mouvement en égrenant les cordes de la guitare au tout début.

 
Chanson de cavalier

Cordoue, lointaine et seule.

Jument noire, lune grande,

Olives dans le bissac.

J’ai beau connaître la route,

Je n’atteindrai pas Cordoue.


Par la plaine, par le vent,

Jument noire, lune rouge.

La mort tout là-bas me guette

Depuis les tours de Cordoue.


Ah, ma jument valeureuse,

Quelle interminable course !

Je sais que la mort m’attend.

 

Le cri

L’ellipse d’un cri va de montagne en montagne.

De l’oliveraie ce doit être

Un arc-en-ciel sur la nuit bleue.

Comme l’archet d’un violon

Le cri a fait vibrer les longues cordes du vent.

Les gens qui vivent dans les grottes

Sortent leurs quinquets.

 

La lune paraît

Quand se montre la lune

Les carillons s’effacent

Et luisent les sentiers impénétrables.

Quand se montre la lune

La mer couvre la terre

Et notre cœur dérive,

Île dans l’infini.

 

Malaga

La mort entre et sort du cabaret.

Passent des noirs chevaux

Et des hommes sinistres,

Par les profonds chemins de la guitare.

Il y a une odeur de sel et de sang de femelle

Dans les nards fébriles de cette plage.

 


Ligeti – Magány – 1968


Influencé par l’écriture des maîtres hongrois Kodaly et Bartok, Ligeti propose une vision de l’humanité et de l’amour particulièrement expressive dans les choix d’atmosphères et de tempo. Une brève pièce qui illustre magnifiquement la finesse d’écriture du compositeur.


Solitude

(Poème de Sándor Weöres)


Hélas ! je me suis endormi au bord de l’eau ;

Tandis que j’étais allongé sur l’herbe,

Dans mon rêve un lys est sorti de terre.

Il me faudrait le cueillir, l’épingler à ma poitrine,

Il faudrait que j’embrasse ma bien-aimée.


Hélas ! je m’affaiblis,

Lentement je m’alanguis,

Demain je mourrai.



Cage – Story – 1940


2e mouvement d’une pièce en 4 mouvements intitulée Living room music, œuvre dédiée à la femme d’alors du compositeur. Dans cette œuvre, certains mouvements sont uniquement écrits pour percussions…issues des objets de la maison. Le 2e mouvement, Story, issu du poème de Gertrude Stein intitulé « The world is Round » (1938) incite les 4 protagonistes de l’œuvre à se transformer en quatuor parlé. On y retrouve la malice et l’inventivité de John Cage qui fait sonner les voix en les faisant simplement parler. 


Il était une fois, dans un monde,

Le monde était rond.

Et toi, et lui, toi,

Tu pouvais avancer dessus.




PARTIE II

Regards sur l’humanité


 

L’homme est à la fois douceur et violence. De l’innocence à son côté le plus sombre, il inspire les compositeurs du XXe siècle mettant tour à tour en valeur la force humaine dans ce qu’elle a de plus horrible ou de plus beau.


Glass – There are some men et Quand les hommes vivront d’amour – 1986


Deux premières des Trois chansons de Philip Glass, sur des poèmes de Léonard Cohen et Raymond Levesque, ces pièces sont les seules du compositeur pour chœur a capella. Elles illustrent la nature humaine et leur inscription dans le répertoire minimaliste et répétitif plonge l’auditeur dans le quotidien et le temps qui passe.

 

There are some men

Il y a des hommes qui devraient avoir des montagnes

Pour porter leur nom à travers les temps.

Les pierres tombales ne sont ni assez hautes ni assez vertes

Et leurs fils s’en vont loin pour distancer le poing

Que semble toujours brandir la main du père.

 

J’avais un ami qui a vécu et est mort

Dans un puissant silence, avec dignité,

Ne laissa ni ouvrage, ni fils,

Ni amante à pleurer.

 

Pas plus que ceci n’est un chant funèbre,

Mais seulement donner un nom

A cette montagne sur laquelle je marche,

Odorante, sombre et délicatement blanche sous la limite du brouillard.

 

 J’ai donné son nom à la montagne.

 


Sandström – To See a World – 2007


D’une bouche fermée à un immense accord à plus de huit voix pour revenir au néant, voilà comment Sven David Sandström illustre le début du poème « Auguries of innocence » de William Blake. En quelques instants on semble parcourir une vie entière, de la création à l’anéantissement.


Voir un monde en un grain de sable,

Un ciel en une fleur des champs,

Retenir l’infini dans la paume des mains

Et l’éternité dans une heure.



 Ragnarsson – Rauði riddarinn – 2015


On croirait apercevoir le cavalier dans cette mélopée des sopranes, qui jaillit d’un ostinato intense. La couleur majeure du refrain, ornée des battements de pieds et des mains, est comme un regard narquois à la noirceur et à la violence du texte.

 

Personne n’est jamais si solitaire,

Qu’il ne puisse s’attendre à un visiteur,

Un cavalier vêtu de rouge

Montant un cheval rouan rouge.

 

Un cavalier vêtu de rouge,

Une faucille fumante à la main,

Galope à bride abattue, et le fracas de ses sabots

S’entend dans tous les pays.

 

Sous la poussière de son galop, les mondes des hommes s’assombrissent,

Et la terre projetée ensevelie les fenêtres.

Le cavalier fait irruption dans la ville,

Et le sang ruisselle de sa lame.



Tavener – Song for Athene – 1993


Un texte issu à la fois de l’office funèbre orthodoxe et d’extraits d’Hamlet de Shakespeare pour cette pièce très connue de John Tavener. Écrite pour la BBC en mémoire d’une amie chère au compositeur, victime d’un accident de la route, qui était une spécialiste de la littérature anglaise. Cette pièce a été interprétée lors de la sépulture de la princesse Diana par le chœur de l’abbaye de Westminster.


Alléluia !

Que des volées d'anges te chantent à ton repos.

Souvenez-vous de moi, Seigneur

Quand vous entrez dans votre royaume.

Seigneur, donne du repos

A ta servante qui s'est endormie.

Le chœur des Saints a trouvé

La source de la vie et la porte du paradis.

La vie : une ombre et un rêve

Venez profiter des récompenses et des couronnes

Que j'ai préparées pour vous

Alléluia !




PARTIE III

Rêves, envols et luttes



Mais l’homme, c’est aussi la beauté du monde, la force de l’imagination, de la création, tant artistique que scientifique. Il rêve de voler jusqu’aux étoiles, comme l’alouette ou comme Léonard de Vinci…


Vaughan Williams – The Lark Ascending (version chœur) – 1920/2019


Écrite une première fois en 1914 pour violon et piano, elle est remaniée par le compositeur pour y adjoindre l’orchestre en 1920. Le compositeur s’inspire du poème de George Meredith (1881) du même titre. Cette pièce est l’une des œuvres britanniques les plus connues et les plus appréciées dans le fait qu’elle évoque la campagne anglaise. Paul Drayton l’arrange pour chœur à partir du texte qui a inspiré le compositeur pour son œuvre. Mêlant un chœur sans texte au violon au début, processus très en vogue au début du XXe siècle, il fait se développer le texte en respectant scrupuleusement les phrasés et intentions du compositeur et donne une intensité grandissante à la pièce, ponctuée des cadences du violon qui illustrent l’envol vertigineux de l’oiseau.

 

Elle s’élève et se met à tourner,

Déroule des sons la chaîne argentée

En nombreux anneaux sans les détacher :

Claquements, sifflets, liaisons et tremblés.


C’est pour distiller l’amour de la terre

Qu’elle chante au point de remplir les airs.

À chaque coup d’aile elle monte encore,

Et de la vallée fait sa coupe d’or.


Elle en est le vin qui déborde au sol

Pour nous emporter avec son envol.

 Quand elle se perd en notes légères,

La fantaisie chante en pleine lumière.



Whitacre – Leonardo Dreams of His Flying Machine – 2001


La pièce est née d’une collaboration étroite entre Charles Anthony Silvestri, auteur de la traduction de Lux Aurumque, et Eric Whitacre. Le compositeur raconte : « Nous sommes partis d’un concept simple : comment cela aurait-il sonné si Léonard de Vinci rêvait ? (…) Le drame raconterait l’histoire de Léonard tourmenté par l’appel des airs, tourmenté à un tel point que son seul recours serait de résoudre l’énigme et de trouver comment voler. (…) Silvestri a commencé à assembler les textes en de belles phrases et de beaux gestes comme un poète de la Renaissance, et j’ai constamment tâché de raffiner ma musique pour atteindre le style ancien et élégant de ses mots. » Ainsi, Whitacre exploite toutes les ressources du chant choral de la Renaissance : cadences épurées, harmonies douloureuses, accélérations et décélérations au fil de la parole, et surtout les figuralismes (imitations musicales d’un mot ou d’un concept), et les onomatopées pour illustrer le vol de Léonard. (Yann Breton)


Léonard rêve de sa machine volante…

Tourmenté par des visions d’envol et de chute,

Chacune plus incroyable et terrifiante que la précédente.

Maître Léonard crée un engin à même d’amener un homme au soleil…


Et alors qu’il rêve, les cieux l’appellent, chuchotant doucement tel un chant de sirène :

« Léonard. Léonard, viens voler ».


Un homme avec des ailes assez grandes et correctement attachées,

Devrait pouvoir vaincre la résistance de l’air.

Alors que les chandelles brûlent lentement, il fait les cents pas et écrit,

Relâchant chacun de ses pigeons dans l’aube de la Toscane…


Et alors qu’il rêve, l’air lui-même donne de la voix pour l’appeler à nouveau :

« Léonard, viens voler !»


Près de la sphère élémentaire du feu,

Grattant la plume sur du papier froissé,

Filet, bâton, fil, papier…

Des images d’aile et d’ossature et de tissu solidement attaché...


Au plus haut, l’air se raréfie,

Alors que la tour sonne minuit,

Par-dessus les toits, les rues et les têtes,

Le triomphe de l’être humain qui s’élève

Dans le rêve d’un mortel.


Léonard se prépare, prend une dernière inspiration,

Et saute…

« Léonard, viens voler ! »

« Léonard, rêve ! »



 Ešenvalds – Stars – 2011


Avec cette pièce pour chœur et verrillon (orchestre de verres accordés pour l’occasion), le compositeur nous emmène dans un monde lointain, cosmique, merveilleux qui n’est pas sans évoquer en sons des nuits boréales illuminées. Voix et sons se mêlent de façon quasi mystique.


Étoiles,

Seule dans la nuit sur une colline sombre,

Les pins autour de moi, parfumés et immobiles

Et un ciel plein d’étoiles au-dessus de ma tête,

Blanc et topaze avec des embrumes rougeâtres.

Myriade avec des cœurs enflammés qui battent.

Une éternité qui jamais ne peine ni ne se fatigue.


Là-haut, dans le dôme céleste, telle une montagne magnifique,

Je les regarde bouger majestueuses et calmes.

Et je sais que je suis honorée

D’être le témoin de tant de majesté.